15 octobre 2019

« Nous devons concevoir des bâtiments robustes »

Christophe Charignon BD.PNG

Christian Charignon, Directeur de l’Agence Tekhnê, dont la marque de fabrique est la construction bois, nous livre son analyse de la future réglementation environnementale et pointe ses limites. Une vision sans concession du rôle des architectes pour réinventer l’habitat sur la terre.



Après la RT 2012 centrée sur la performance énergétique, la prochaine réglementation environnementale y associe l’évaluation du carbone. Une bonne nouvelle ?

Comme le rappelle Jean Jouzel, éminent climatologue, l’équation que nous avons à résoudre est extrêmement complexe. Notre crédit de « production » de carbone pour contenir le réchauffement de la planète à 2° diminue à une vitesse incroyable. Le seul acte de construire et d’aménager représente près de la moitié de ce crédit. C’est dire la mesure de notre responsabilité. On ne peut donc que se réjouir de l’arrivée d’une réglementation moins primitive que la RE 2012, car le carbone est un enjeu  majeur. Cette RE amène tous les acteurs de la construction à en prendre conscience, mais nous en sommes qu’aux balbutiements.
Atteindre un niveau de performance énergétique élevé, à 15kWh/m2/an, impose l’installation de nombreux équipements eux mêmes émetteurs de carbone. Vaut-il mieux alors accepter une consommation énergétique supérieure, utiliser moins de matériel et avoir une ACV sur 30 ans plus performante ? Je crains que le volet énergie de la RE 2020 ne prenne le pas sur la dimension carbone, alors qu’il nous faut promouvoir une approche totalement intégrée. Enfin, je suis très dubitatif sur les fameuses fiches INIES-FDES, qu’élabore le CSTB, qui introduisent des biais importants dans le calcul, notamment sur le bois, matériau que nous utilisons beaucoup. Depuis plusieurs années, nous travaillons au sein de Tekhnê, avec e-LICCO, un logiciel co-développé avec Cycleco qui permet d’estimer l'énergie grise des projets d'architecture, par l'ACV très en amont dans le processus de conception. Et nous utilisons la base de données ecoinvent, qui a le grand mérite de permettre d’amender les caractéristiques des produits, via un comité de validation. Par exemple, dans cette base de données, un bois local labélisé, n’a pas la même empreinte carbone qu’un bois importé de Sibérie. Ces nuances sont essentielles pour aborder au mieux l’ACV et guider efficacement les choix et elles ne sont pas prises en compte à ce stade dans la réflexion sur la RE 200.

Les bâtiments intègrent de plus de plus de technologies. Ce mouvement est-il compatible avec les enjeux environnementaux actuels ?

Je ne crois pas. Le déploiement des technologies dans le bâtiment, le smart building, est une source de fragilité énorme, qui met les usagers dans une grande dépendance du bon fonctionnement des systèmes, sans compter leur caractère énergivore. L’adaptation aux enjeux climatiques doit nous guider vers des bâtiments robustes et résilients. Pour améliorer le confort thermique, réduire les consommations et être économe en CO2, il faut concevoir en contextualisant : en premier les principes bio-climatiques, puis le travail sur l’enveloppe, l’introduction de la ventilation naturelle chaque fois que possible (voire du puits canadien), et enfin le recours aux matériaux bio ou géosourcés. Nous avons récemment livré à Lyon 7 un gymnase, réalisé en bois, avec plus de 30 cm de paille en isolant. Ce matériau naturel permet un déphasage de l’onde thermique estivale. Bilan : le confort d’usage reste élevé, y compris lors des canicules. Dans la même ligne, nous avons réalisé le siège du bailleur social « Notre Logis » à Halouin, labelisé PassivHauss et Bepos. La structure est mixte bois / béton, toute l’enveloppe est en bois avec une surisolation en laine minérale, des brises soleil fixes ont été installés au sud, la chaleur, produite par géothermie, est distribuée par une dalle active. En cas de pics de chaleur, de l’eau de nappe viendra refroidir les structures et amener du frais. Et tous les matériaux employés sont sains, et à faible empreinte carbone. C’est ce que j’appelle un bâtiment robuste, c’est-à-dire susceptible de passer sans trop d’encombre, les très périlleuses 25 prochaines années, en limitant les prises et les rejets dans l’environnement.


Le rôle de l’architecte dans la conception et la réalisation des bâtiments va-t-il être impacté par ces évolutions ?

Le métier d’architecte est en péril. On l’a cantonné dans un rôle de spécialiste de l’espace, du plan et de la façade. Beaucoup d’architectes aujourd’hui sont « hors-sol », ils ne savent plus ce qu’est un chantier. Ils doivent se ré-ancrer dans le concret, donner du sens à la matière qu’ils travaillent, c’est l’essence même de leur métier. La conception ne se réduit pas à des calculs faits dans des logiciels de bureaux d’études, l’architecte doit maitriser son métier de bout en bout, orienter, proposer, faire de la pédagogie, il a vocation à assurer l’intégration de multiples dimensions : l’énergie, le carbone, le confort d’usage, la qualité et la fonctionnalité des espaces, la conduite des travaux, le budget et le beau ! Je milite pour retrouver cette posture.

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Le siège social de « Notre logis » - ®Renaud Araud

Gymnase Alice Milliat -® Julien Lanoo - BD.PNG

Le gymnase du Bon Lait Lyon 7 - ®Julien Lanoo

Merci Christian Charignon, Directeur de l’Agence Tekhnê pour son témoignage.

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